
L'auteur : D'une famille provençale d'agriculteurs et de marins, l'auteur apprend dès la tendre enfance à aimer la nature rude, mais ô combien belle et généreuse, des collines et des champs du petit village de l'ouest varois où sa famille maternelle a ses racines.
De son père, aux origines maritimes ancestrales, il apprend l'amour de la Méditerranée et, d'abord, l'attrait de la natation, ce qui lui permet de découvrir très jeune les splendeurs des fonds marins.
Cette vie active dès son plus jeune âge lui donne le goût de l'effort et lorsqu'il s'agit de choisir un sport c'est sur le rugby qu'il se dirige, sport viril s'il en est.
Mais toutes ces activités éminemment physiques ont l'inconvénient de mal s'accorder avec des études secondaires et c'est très tôt qu'il décide de se lancer dans la vie professionnelle et de découvrir des horizons nouveaux, à l'instar des aventuriers chantés par José Maria de Heredia qui :
Penchés à l'avant des blanches caravelles regardent monter en un ciel inconnu du fond de l'océan, des étoiles nouvelles
L'ouvrage : Cet ouvrage est un chef d'œuvre de la vie quotidienne en Provence dans les années 40. Il y a du Pagnol dans ce texte où les termes de la langue d'Oc foisonnent. Le lecteur est immergé dans la nature, il se retrouve à la pêche admirant « le balancement des bras et des hanches des pêcheurs tirant les filets ». Et puis on voit les couleurs, on sent les odeurs du Midi et le « mistral glacial ».
Puis toute cette douceur de vivre est bousculée par la guerre, l'occupation, les rationnements. Mais le tout est traité à la méridionale, « Le S.T.O. local » avec bonne humeur malgré la tragédie.
Enfin, ce sont les combats du débarquement de Provence, de la Libération de Toulon avec la gloire, la joie mais aussi les exactions et la mort.
Sur le plan historique la vie quotidienne avant et pendant l'occupation est riche d'enseignements pour les jeunes. C'est un travail de mémoire.
En annexe l'auteur a eu la judicieuse idée de présenter les conventions d'armistice avec l'Allemagne et l'Italie. Ces textes sont peu connus et très difficiles à trouver. De nombreuses démarches ont été nécessaires pour se les procurer. Le lecteur en bénéficiera.
(4° de couverture)
Je remercie du fond du cœur M. Gilbert Martin qui m’a permis de reproduire des extraits de son livre sur ses souvenirs de jeunesse, paru aux éditions MULLER (Issy les Moulineaux).
M. Martin est un homme franc et généreux, qui dit ce qu’il pense.
J’espère que ces extraits donneront à beaucoup l’envie de lire ce livre, témoignage de la vie à Six-Fours pendant la dernière guerre à travers les yeux d’un jeune garçon.
L’auteur à mis également dans ce livre des photographies d’époque (j’en ai reproduit quelque unes), faisant partager au lecteur ses documents rares et précieux.
Vous trouverez ce livre en vente à la librairie du Pont du Brusc à Six-Fours ou en contactant M. Gilbert MARTIN au 04 94 34 24 55.
J’ai ajouté des titres de mon cru pour faciliter la lecture et séparer les extraits
TABLE DES MATIERES :
LE COL DE L’ ANGE OU LA FORD « T » DE L’ONCLE MARIUS
10 JUIN 1940 : COMMUNION ET BOMBARDEMENT
27 NOVEMBRE 1942 : LA FLOTTE SE SABORDE
LES ALLEMANDS A SIX FOURS LE S.T.O
REQUISITION OU LA BELLE HISTOIRE DE BIJOU
L'oncle Marius, le mari de ma tante Rose, la sœur de ma mère, était venu avec sa Ford " T " afin d'assurer le transport des bagages. Ceux ci récupérés et embarqués, après les embrassades d'au revoir de ma tante Guite, la sœur de mon père, qui, elle résidait à Marseille, nous prîmes la route en direction de Six Fours.
Après Gémenos, la Ford " T ", transportant allègrement à environ quarante km/h famille et bagages, attaque la grimpette qui conduit au col de l'Ange qu'elle franchit avec soulagement, (…)
Nous venions d'attaquer la descente vers Cuges les Pins (dont les habitants se nomment fièrement les Cugelais ! ,( ça ne s'invente pas) lorsque, assis sur les genoux de mon père, sur la banquette avant à côté de l'intrépide conducteur, je secouai violemment la manche galonnée qui me tenait à hauteur du nombril en essayant d'attirer l'attention de mon géniteur et lorsque, enfin, je réussis à interrompre le cours de l'histoire qu'il était en train de raconter à mon oncle, je lui dis :
- Papa, papa, regarde le joli cerceau qui roule à côté de nous.
Effroi général, le " joli cerceau " n'était autre que la roue arrière droite qui s'étant dévissée et libérée du moyeu, était sur le point de doubler le véhicule dont, normalement elle aurait dû être solidaire... ce qu'elle fit d'ailleurs lorsque Marius, réalisant l'imminence de la catastrophe, commença à réduire la vitesse et stoppa sur le bas-côté herbeux.
Conseil ayant été donné aux passagers de se porter le plus prudemment possible sur le côté gauche de la caisse, Marius descendit, rassembla quelques grosses pierres pour caler l'arrière du véhicule, sortit le cric et ce n'est qu'après avoir soulevé l'arrière suffisamment pour permettre à la fugueuse de reprendre sa place que tout le monde poussa un soupir de soulagement…

Mon oncle Marius et ma tante Rose devant "PROSERPINE" dans la rue Petit Chrestian. A remarquer que Marius cache derrière son dos son bras blessé au cours de la guerre 14/18.
Maman ne mit pas plus de temps à réaliser son rêve que papa le sien.
A deux cent cinquante mètres de la maison familiale, sur la route de Sanary, en face du Syndicat (la coopérative agricole), existait un garage avec pompe à essence actionnée à la main et à deux réservoirs en verre sur le haut, d'une contenance chacun de cinq litres, et qui se vidaient alternativement et automatiquement tant que l'on actionnait la poignée de la pompe. Le propriétaire, monsieur Giaccomazzi, n'avait rien d'un vrai mécanicien et manifestement le métier ne le passionnait pas outre mesure. La partie gauche du bâtiment avait été aménagée en épicerie et, faisant suite au magasin, dont la façade donnait sur la route, un appartement, très succinct, comprenant une assez grande salle à manger, chambre à coucher et une cuisine, prenant le jour uniquement par une porte étroite donnant sur une véranda à la toiture en verre dépoli servant d'arrière-boutique et de réserve pour les denrées en vente au magasin.
Derrière le comptoir de cette épicerie trônait madame Giaccomazzi, petite bonne femme rondelette, qui n'avait pas plus l'air emballée par le métier d'épicière que son mari par celui de mécanicien. Ma mère n'eut donc pas beaucoup de peine à la convaincre de lui céder le fonds de commerce et, un beau jour, les impératifs de la vente réglés, maman prit place derrière sa balance Roberval, au milieu des bocaux de bonbons, des sacs de légumes secs, des paquets de pâtes alimentaires, provenant de la maison Aquarone de la Seyne, et des senteurs suaves d'épices divers se mêlant aux effluves puissants de l'assortiment de fromages, abrité de la voracité des mouches par des cloches en treillis métallique, très fin et aux odeurs subtiles des deux ou trois sortes de café provenant de la maison "la Cigale", sur laquelle régnait le couple Brogini, devenus très vite d'excellents amis de mes parents.

Le Berliet de Papa Marceau en train de faire le plein à la pompe à main du garage Giacomazzi, actionnée par le mécanicien. Sur la gauche, l'épicerie de Maman Félicie.
© Collection de l’auteur
Et voilà le grand jour arrivé ! Seule ombre au tableau, le mistral, qui ce jour là soufflait assez fort pour décourager n'importe quel marin d'eau douce, mais certainement pas mon père avec sa connaissance de la mer depuis sa plus tendre enfance. Son associé, Edouard Bourelly, essaya bien de le dissuader et de l'inciter à la patience :

Le Resquilleur, à la barre Edouard Bourelly, à l'avant Emile Guyot « Mile », au milieu Papa Marceau et, assis Paul Bourelly.
© Collection de l'auteur
- Marceau, réfléchis un peu, jamais on arrivera à passer dès qu'on aura doublé le cap Sicié ; tant qu'on sera à l'abri de la Bonne Mère, ça ira, mais après, le mistral on se le prendra en plein dans les brègues. Ton Henriette, tu l'as tant attendue que tu peux bien l'attendre deux ou trois jours de plus, non ?
- Hé bé non, et justement parce que ça fait trois mois que je l'attends et que je trouve que ça fait déjà beaucoup. Alors, on va à Saint-Elme d'un coup de Berliet, je la paye, on monte à bord, on met en marche et cap sur le Gàou, où notre amarrage nous attend. Dis moi un peu de quoi j'aurais l'air si on revenait de Saint-Elme sans l'Henriette à cause d'un peu de vent ?
- Et les gosses à qui tu as promis qu'on les emmenait ? Tu voudrais tout de même pas qu'ils se noient ? ...
- Mais... on les emmène et ils ne se noieront pas, parce que on passera. Allez zou ! en route !"
Et l'Henriette passa !...
(…)Dire que le voyage Saint-Elme / Le Gàou avait été une partie de plaisir ressortirait à la litote. Tant que l'Henriette avait été à l'abri du cap Sicié, la mer était navigable, les creux étaient modestes. Mais cela commença à se gâter aussitôt après avoir doublé les Deux Frères. Marceau ponta l'Henriette aux trois quarts, se munit d'un bout qu'il se passa autour de la taille, enjoignit aux deux mousses, Paul Bourelly et moi, d'aller se faire tout petits sous le panneau avant et dit à Edouard :
- Douar, mets-toi au moteur et tu vas jouer avec la manette des gaz ; quand Henriette va lever le cul pour passer dans le creux suivant, tu vas réduire tout doucement et tu redonneras la sauce pour réattaquer la montée. Il ne faudrait pas que l'hélice tourne dans le vide, on casserait l'arbre à coup sûr au bout de deux ou trois fois. Vu ? Allez, on y va !
Et on y est allé, en effet. Mon père, amarré à la barre pour ne pas risquer d’être emporté par un paquet de mer et tomber à l’eau. Edouard jouant en virtuose de la manette des gaz, et les deux mousses sous le capot avant qui n'en menaient pas large, ma foi ! De temps en temps, l'un ou l'autre venait prendre une bouffée d’air frais (et vif !) car traditionnellement à l'emplacement qui leur avait été assigné, on mettait les chiffons gras, et ce n'était pas ce qui manquait ! L'odeur qui se dégageait de ce tas de loques, venant s'ajouter au tangage et au roulis, faisait remonter l'estomac à hauteur des amygdales. Mais pour un baptême de la mer, il faut bien reconnaître que les deux mousses ne s'en tirèrent pas mal, aucun des deux ne donna, si peu que ce soit, à manger aux petits poissons.(…)
Impossible de décrire l'état dans lequel se trouvaient les quatre passagers : mon père, la jugulaire de sa casquette passée sous le menton, le drap de la casquette ruisselant le long du visage cramoisi par les embruns et le vent, tous ses habits à tordre, comme d'ailleurs les trois autres, Edouard, la main droite tétanisée d'avoir tant actionné la manette ! Dès que l'on eut franchi l'entrée de la passe, les panneaux rabattus vers l'avant, les gaz presque entièrement coupés, à l'extrême ralenti, mon père sortit la paire d'avirons et les mit à poste pour finir les quelques mètres à la rame et ne pas risquer de heurter trop fort le quai.
Le téléphone alors n'était pas aussi courant que maintenant, mais la famille Caranta, qui présidait aux destinées du restaurant du petit Gàou, en possédait un et depuis Saint-Elme, on avait prévenu que ces quatre fadas avaient pris la mer et que tout le monde là-bas était inquiet. Il fallait donc prévenir de leur arrivée . . . s'ils arrivaient ! Vincent venait de passer plus d'une heure à guetter du haut du promontoire et avait averti son épouse, qui avait aussitôt transmis le message. Et le comité d'accueil était venu sur le quai pour jouir du spectacle, l'air, il faut bien le dire sans forfanterie, un tantinet admiratif.
Vincent, qui ne savait trop quoi dire et qui n'aurait surtout pas voulu vexer mon père, dont il connaissait le caractère pointu, posa benoîtement la question :
- Alors, elle marche bien cette Henriette ?
- Pour sûr, couillon, sinon on serait pas là !
(…)

Pépé Chrestian et son ami Micoulin devant le bigaradier sur le côté d'une des maisons de la famille au Quartier Petit Chrestian. Là, on peut constater la manifestation du côté « pélican » de mon Grand-père, son ami est installé confortablement sur la chaise longue et lui sur une chaise ordinaire.
© Collection de l'auteur
En fin d'année 1938, mon grand-père Augustin Chrestian, qui avait été forgeron toute sa vie, commença à donner des signes de fatigue évidents. Depuis qu'il avait progressivement abandonné le métier, c'est à dire qu'il ne se mettait plus à sa forge qu'une heure ou deux le matin, uniquement pour des travaux légers et pour des amis qu'il ne voulait pas abandonner, parce qu'ils lui avaient de tout temps donné du travail, il montait tous les après-midi à son cabanon, au bout du chemin de la Forge, sur les pentes sud de la colline du fort. Là, assis sous la treille, il tenait conversation à un ou deux amis montés avec lui ou qui venaient le rejoindre. Il avait alors tout de même dépassé la septantaine lorsqu'il commença ce débrayage progressif. Il faut dire qu'il ne s'était pas senti concerné outre mesure par l'avènement des avantages sociaux, qu'il classait facilement dans la catégorie des trompe couillons pour fainéants débiles.
Autour du cabanon, ou dans sa proximité immédiate, il y avait des amandiers, des pins parasols, un jujubier, deux ou trois figuiers et suivant la saison, il retournait à la maison dans son panier, qui ne le quittait jamais, la récolte du moment, à moins qu'en cours de route il n'ait rencontré un père ou une mère de famille nécessiteux et méritants. Le panier alors retournait vide et devant les questions de l'un ou l'autre des membres de la famille et le plus souvent de ma tante Rose, il répondait :
- Hé bien, j'ai rencontré un tel ou une telle, les pauvres, ils n'ont pas grand-chose à mettre dans leur assiette, alors je leur ai donné ce que j'avais ramassé.
Ça, c'était le Pépé Chrestian ! De même que lorsqu'il faisait vivre sa famille, de cinq enfants tout de même, avec le fruit de ses coups de marteau, qui sonnaient le réveil du quartier bien longtemps avant l'aube, il lui arrivait assez souvent de faire cadeau de son travail à un ouvrier agricole qui lui avait fait aiguiser un "bêchard '. une 'eïssado', ou une "picosso" simplement parce que.....ça c'est pas un fainéant !
Pépé Chrestian était une référence dans le village, n'étant pas avare de conseils, qui s'avéraient toujours judicieux, et un peu sur tous les sujets, nombreux étaient ceux qui venaient le consulter. Aujourd'hui encore, ceux qui l'ont connu, et ils ne sont plus très nombreux, à son évocation hochent la tête et disent :
- Ça, c'était un brave homme !
.
Cette année scolaire se passa vaille que vaille et au mois d'octobre suivant, je me retrouvai avec monsieur Rybis ; pas pour longtemps, car il fut très vite rappelé pour une période dans l'armée où il était officier de réserve. Cela commençait à sentir la poudre du côté de la ligne bleue des Vosges. Il fut remplacé par. . . Suzette ! Ah, Suzette, mon premier grand Amour, (je n'ai jamais su son nom de famille) je n'étais bien sûr pas seul en admiration devant elle et pour nous tous, ses élèves, c'était Suzette.
Dieu sait qu'il n'y avait pas que des agneaux dans cette classe et la majorité était constituée de petits nervis que la morale du matin n'intéressait que très modérément, mais tous reconnaissaient l'autorité calme et douce de Suzette. Je n'ai pas souvenance qu'il y ait eu de coups fumants tout au long de l'année scolaire (…).
Je quittai donc Suzette pour entrer chez "Jules", dont le vrai prénom d'ailleurs était Joseph, Mouche de patronyme, vieil instituteur fatigué, proche de la retraite, qui s'endormait souvent derrière son bureau, pendant que nous répondions aux questions qu'il avait écrites au tableau. Il ne se réveillait vraiment qu'au moment des récréations, qui étaient l'occasion pour lui et pour le directeur, Godfroy Jouglas, de se raconter avec force détails leurs dernières parties de chasse qu'ils connaissaient déjà, car ces deux compères arpentaient les collines et les vallons de Six Fours de concert, à la recherche de perdreaux et autres lapins, qui, à cette époque heureuse, foisonnaient (…).
Mais on l'aimait tout de même bien notre Jules, car, en fin d'année scolaire, à l'occasion de la fête des écoles, le 14 juillet, se transformant en acteur de théâtre, il donnait la réplique à ses deux autres compères, Godfroy Jouglas et Louis Dauer, dans une saynète de leur composition, toujours en provençal, qu'ils parlaient tous trois très couramment. Le sujet était immanquablement extrait de l'actualité du moment, et nos chansonniers modernes auraient pu en prendre de la graine, en particulier en ce qui concerne l'à-propos, dont était exclue toute vulgarité ! ! !
Et je terminai mon premier cycle scolaire dans la classe de Godfroy. Plusieurs personnages ont marqué mon enfance et mon adolescence, mais je crois que celui qui a laissé son empreinte à jamais et le plus nettement sur l'homme que j'ai été plus tard, c'est bien lui. Ayant passé par tous les grades et toutes les classes au cours de sa carrière, il savait, d'un seul coup d'œil, juger un élève, un événement, et réagir aussitôt dans la direction propice. Il émanait de lui une autorité qu'aucun de ses élèves, à ma connaissance, ne lui a jamais contestée, et pourtant, il en est passé des durs dans cette classe du certificat d'études ! (…)
Au cours de mes deux dernières années d'école communale, celle passée sous la férule énergique de Jules et celle, trop courte en définitive, sous la bienveillante autorité de Godfroy, nous employions nos heures de plein air au reboisement, entre autres, du vallon du Raïoulet et des abords de la source qui le terminait au pied de Notre Dame du Mai. Quelques uns de ces arbres plantés dans la joie et la bonne humeur sur les conseils de nos deux maîtres, qui, eux aussi, mettaient la main à la pâte, en l'occurrence la pelle et la pioche, subsistent encore de nos jours, et quelle joie et quelle fierté lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de passer sur la piste incendie qui a pris la place du très étroit chemin charretier de l'époque, d'admirer les majestueux pins parasols, nos pins pignons , que j'ai tenus dans mes doigts, guère plus gros que mon auriculaire et mesurant une trentaine de centimètres de haut.
Et le jour de la confirmation arriva. Monseigneur l'évêque de Toulon-Fréjus se déplaça tout spécialement le dimanche précédant la date fixée pour la première communion, qui avait été arrêtée au 10 juin. (…)
Le dimanche suivant donc, grand "tra-la-la". C'était la première fois que je revêtais d'aussi beaux habits et je m'en sentais tout remué. Stricte veste de flanelle grise avec son brassard enserrant la manche gauche, chemise blanche et cravate gris clair, pantalon long, mon premier ! en flanelle grise également, souliers vernis noirs, (là, j'appréciais moins, car habitué à marcher très souvent pieds nus, pour aussi beaux qu'ils soient, ils m'étaient un peu "justes"). Pour être franc, je dois bien reconnaître que j'endurais assez facilement ce supplice chinois du petit soulier pour un grand pied, car à mon poignet gauche je sentais, pour la première fois aussi, le contact du bracelet en cuir de la montre Lip. cadeau de communion de mon tonton - parrain Marius (…)
Nous étions entrés en procession dans l'église de Six Fours, les filles à gauche sur un rang, lumineuses, dans leurs robes blanches de premières communiantes, avec leurs petits bonnets de dentelles, dont certains étaient de véritables œuvres d'art que l'on se passait de mère en fille dans les familles, les yeux baissés, et pour tout dire l'air aussi emprunté que les garçons qui, eux, tenaient le rang de droite. Un par un, nous avions pris nos places, les garçons sur les indications de l'abbé, et les filles sur celles de mademoiselle Dorothée.
Monsieur le curé avait, lui aussi, revêtu ses habits sacerdotaux des jours de fête et il était entouré d'un nombre inhabituel d'enfants de chœur, tout de rouge vêtus, à l'exception des petits cols blancs brodés. L'office avait commencé et se déroulait normalement dans un recueillement de circonstance, nous en étions à l'élévation lorsque la porte de l'église s'ouvrit sans ménagement et un bruit de pas précipités fit tourner la tête des fidèles, ainsi que de l'officiant et des enfants de chœur.
Monsieur Jauffret, le garde-champêtre, prenant la travée de gauche, celle qui mène au clocher, se dirigeait à grands pas vers la porte donnant accès aux escaliers. N'ayant pas pris la précaution de fermer la porte, nous le vîmes se suspendre à la corde de la grosse cloche, et avant que le premier tintement ne retentisse, tous, petits et grands, nous avions compris que l'heure était grave.
En effet, pendant de longues minutes, le tocsin retentit dans la nef et couvrit la campagne environnante. L'officiant avait suspendu le déroulement de la messe, s'était agenouillé sur la dernière marche de l'autel et priait, ses deux mains croisées devant son visage.
Lorsque monsieur Jauffret quitta l'église, mademoiselle Dorothée se leva et le suivit jusque sur le parvis, elle rentra ensuite et se dirigea vers la sacristie.
L'office reprit et, au moment où l'abbé Gafron nous donnait la communion, les échos de plusieurs déflagrations nous parvinrent assez nettement pour faire vibrer les vitraux. Au moment de l’ite missa est, mademoiselle Dorothée entra à nouveau dans la sacristie et, par la porte de communication avec l'autel, remit un petit papier à monsieur le curé.
Après l'avoir lu, il se tourna vers les fidèles et dit d'une voix étouffée par l'émotion et les yeux pleins de larmes contenues :
- Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, mes enfants, vous qui venez d'accomplir un des actes essentiels de votre vie de Chrétiens et de Chrétiennes, cette journée qui aurait dû être pour vous celle de la joie, marquée par une réunion de famille empreinte de gaieté, va rester à tout jamais dans vos esprits, assombrie par deux événements très graves. D'abord, nous venons d'apprendre que l'Italie a déclaré la guerre à la France, s'alliant ainsi à l'Allemagne pour nous poignarder dans le dos. D'autre part, les déflagrations que vous avez entendues pendant la messe étaient produites par les bombes italiennes que des bombardiers du duce sont venus lancer sur le port de Toulon. Je prie Dieu pour que ce premier bombardement dans notre région n'ait pas fait de victimes. Je crains que nous ayons devant nous des jours bien sombres, je prierai pour vous tous, et vous, ne perdez pas la foi en Dieu. Que Dieu vous protège. Allez en Paix.
(…)
L'une des clauses de l'armistice du 22 juin 1940 stipulait que l'Allemagne s'interdirait désormais de formuler la moindre prétention sur la marine nationale française. (…)
En fait, si toute la zone libre fut occupée en guère plus d'une journée par les Panzerdivisionen, accompagnées par la Wehrmacht, ces forces phénoménales s'arrêtèrent à l'est à la Farléde, au nord au Revest et à l'ouest à Sanary, au pont de la Reppe, laissant libre la "poche de Toulon". Mais ce simulacre de respect des clauses de l'armistice n'était qu'un leurre. Pendant deux semaines, les unités se rassemblèrent, firent le plein de leurs approvisionnements de toutes sortes, et surtout, ce répit permit à la Kriegsmarine de former des équipages susceptibles de prendre les commandes des navires amarrés dans le port de Toulon et dont ils savaient que pratiquement aucun n'avait dans ses soutes assez de combustible pour aller plus loin que la passe. Ces équipages formés, il fallait aussi les diriger au plus près de Toulon, ce qui fut fait avant le 27 novembre.
Ce jour-là, vers trois heures du matin, nous fûmes réveillés par un grondement sourd venant de Sanary et, au fur et à mesure que ce grondement se rapprochait, nous distinguâmes de plus en plus précisément le cliquetis des chenilles de chars. On ne peut être qu'admiratif devant le professionnalisme de cette armée et le degré de précision dans la préparation de l'occupation du terrain. Pendant que les chars et autres engins blindés se dirigeaient sur Toulon, traversant Six Fours à toute vitesse, des fantassins de la Wehrmacht, transportés sur des camions, occupaient par petits groupes toutes les issues des rues, des ruelles et des maisons isolées.
En ce qui concerne notre maison, comme l'entrée laissait prévoir la possibilité de garer des véhicules derrière le bâtiment, afin d'empêcher la sortie éventuelle de tout engin militaire pouvant se trouver à l'abri des platanes et caché aux vues depuis la route du Brusc, un gros camion se gara en marche arrière au beau milieu de l'entrée. De la cabine descendirent le conducteur et un gradé, (plus tard ayant appris à lire les grades allemands j'ai su qu'il s'agissait d'un sergent). De la caisse,
entièrement tôlée dont les deux énormes portes s'étaient rabattues sur les côtés, sortirent quatre hommes de troupe qui, deux par deux, firent le tour de la maison, une équipe par la droite, une autre par la gauche, ils fouillèrent les écuries et les hangars, puis vinrent faire leur compte rendu au sergent.
Et le jour se leva tout doucement. A peu prés une heure après le passage des blindés en direction de Toulon, nous entendîmes les premières déflagrations, puis de plus en plus rapprochées l'une de l'autre. Des lueurs d'incendies avaient illuminé le ciel, et maintenant que le jour était presque complètement levé, de gros nuages noirs s'élevaient au dessus de Toulon et commençaient à masquer le soleil. Cette nuit polaire dura plusieurs jours, le temps que les réserves de mazout, emmagasinées dans les réservoirs des navires sabordés, soient totalement consumées.

Le Cuirasse « Strasbourg », fleuron de notre Marine Nationale, reposant sur le fond des appontements de Missiessi presque intact d'apparence. A peu près un mois avant ce jour fatidique qui vit la fin de la suprématie maritime de la France, j'avais eu l'honneur et l'immense plaisir de le visiter, invité par un officier marinier en poste à bord. Pour l'occasion, j'avais revêtu ma tenue Scout Marin et n'en étais pas peu fier !
© Collection de l'auteur
I
Toute la flotte de Méditerranée venait de se saborder sur ordre de l'amiral Darlan, afin d'éviter de voir tomber aux mains de l'ennemi des navires intacts en état de marche. Ce qui aurait vraisemblablement changé le cours des hostilités. Certaines unités, et non des moindres, telles le Strasbourg et le Dunkerque, qui avaient échappé toutes deux aux obus anglais de Mers El Kebir, (le second rentré à Toulon très endommagé après quatre jours de poursuite en Méditerranée devant les fleurons de la home fleet), gisaient maintenant sur le fond le long des appontements de Missiessi, leurs pièces d'artillerie pointées vers le ciel, tels des doigts torturés, comme dans une dernière prière au moment de succomber. Eux aussi semblaient dire : « Pourquoi nous avez-vous abandonnés ? »
Notre sergent, pendant ce temps là, bien installé sur le banc devant la table recouverte de zinc où la famille prenait ses repas en été, avait demandé à son conducteur de lui ôter les bottes et de lui préparer un petit en-cas. A cet effet, le conducteur était remonté dans son camion et
en était ressorti les bras chargés de différentes boîtes, d'un bidon recouvert de peau de vache, ainsi que d'un pain noir parallélépipédique. (…)

Le Croiseur Dupleix ravagé par les flammes © Collection de l'auteur
Ayant ouvert toutes les boîtes que son conducteur lui avait étalées devant lui, il se tailla deux tranches de pain noir, revêtit la première d'une couche de beurre suffisante pour mettre définitivement le pain à l'abri de la pluie (au cas où le temps se serait gâté), écrasa avec la pointe de son couteau deux ou trois sardines à l'huile, ajouta une tranche de fromage rouge, genre hollande, puisa dans une autre boîte un bon peu de fromage que l'on aurait pu cataloguer dans les genres bleu d'auvergne. D'un petit bocal en verre, il sortit, à notre grand étonnement, trois ou quatre filets d'anchois qu'il rajouta sur le dessus et finit par une couche à peu près aussi épaisse que celle du début, à base de beurre, de marmelade d'orange, chapeauta le tout avec la deuxième tranche de pain, pressa un peu l'ensemble et mordit un grand coup. Il va sans dire que dès le premier coup de dents les ingrédients manifestèrent une certaine propension à l'évasion sur les côtés. Qu'à cela ne tienne, le sergent torcha le pourtour du casse-croûte d'un doigt expert et se fourra entre les lèvres le fruit de cette récolte. Un claquement de langue précéda un :
- Ach, sehr gut, prima ! (Mmmh, très bon, extra !)
Au tout début de la matinée, une voisine, Nine Michel, arriva un panier à la main et, ne s'attendant pas à voir la maison si bien gardée, eut un mouvement de recul et un instant d'hésitation. Mais comme ma tante sortait à ce moment là, elle la pria d'entrer ; ce qu'elle fit, mais en faisant les quelques pas qui la séparaient de l'entrée, elle expliqua le but de sa visite et jeta un coup d'œil inquiet sur le sergent en train de terminer son en-cas. Celui-ci ayant vu l'intérêt que Nine lui portait, en manière d'excuses, lui dédia un grand sourire et lui dit :
- Guten Tag, ja, ja, das ist Krieg ! (Bonjour, et oui, c'est la guerre !)
(…)Nine répondit d'une inclinaison de tête, sans avoir compris un traître mot, mais la politesse, ça ne se commande pas.
- Bé, voilà, Rose, comme je sais que tu as un bon et beau coq et que le mien vaut rien du tout, (il fait semblant mais ça donne jamais aucun résultat), je venais te demander si tu pourrais pas m'échanger une douzaine d'œufs galés (lisez fécondés) contre une douzaine des miens.
- Mais bien sûr, Nine, rentre, je vais te donner ça.
L'échange réalisé, Nine ressortait lorsqu'elle faillit laisser échapper son panier, qu'elle rattrapa de justesse.
A la stupéfaction générale, nous entendîmes alors le sergent dire :
- Es pas lou moumèn de faire l'oumeleto, mai si mangiariè bèn. (Ce n'est pas le moment de faire l'omelette, mais on la mangerait volontiers !)
Et il partit d'un énorme éclat de rire de voir nos mâchoires pendantes et nos yeux ronds.
Hé oui, je parle un peu provençal parce que j'ai vécu dix ans à Marseille où mon père était boucher, et moi, je suis rentré en Allemagne au début de la guerre : j'ai eu peur d'être enfermé en prison comme étranger.
(…)
Et les Allemands s'installèrent à Six Fours et dans ses environs. La kommandantur, dont le rôle était de servir de trait d'union entre l'armée d'occupation, avec ses besoins divers et les autorités civiles du village, avait élu domicile à la sortie de l'agglomération dans la direction des
Sablettes, à proximité immédiate du Monument aux Morts. Suprême avanie ! Ceux dont les noms étaient gravés dans la pierre pour avoir donné leur vie en protégeant la Patrie contre l'envahisseur ne se seraient jamais douté, de leur vivant, que leurs ennemis viendraient un jour lire leurs noms sur le monument élevé à leur gloire.
Mais le bruit des bottes soviétiques couvrant de plus en plus nettement celui des bottes nazies et les besoins en effectifs sur le front de l'est étant de plus en plus pressants, ceux de Six Fours, par contre-coup, diminuaient. Certes les artilleurs anti-aériens du fort étaient toujours aussi nombreux, ils avaient même installé deux alvéoles de plus que celles qui avaient été occupées par les canons anti-aériens de 75 m/m ou 90 m/m de la marine nationale française. A cette occasion, nous avions pu voir des tracteurs d'artillerie, qui nous parurent énormes, tractant des pièces de 88m/m Flak, grimper sur la route du fort. Cette route témoin de nos escapades de jeunes écervelés, qui nous était désormais interdite.
De même, ils avaient réactivé les ouvrages fortifiés couronnant Le Clafard, promontoire du haut duquel la vue portait jusqu'à la Ciotat et qui commandait les baies de Sanary et de Bandol. Ayant creusé un tunnel donnant accès à un blockhaus protégé par les quinze mètres de rocher qui lui servaient de toit et dont le créneau balayait toute cette zone, ils ne tardèrent pas à y installer un énorme canon de marine d'un calibre de l'ordre du 140 m/m.
Un ouvrage fortifié tel que le fort doit être protégé à distance par de l'infanterie. A cet effet, ils réquisitionnèrent la maison Simonet sur la face sud autour de laquelle prit position une compagnie de Wehrmacht. Sur la face nord, la ferme de la Pétugue subit le même sort. Dans le voisinage immédiat de ces bâtisses, il fallut creuser et aménager des bunkers à l'usage de lieux de repos pour certains, de réserves de ravitaillement ou de soutes à munitions pour les autres. La main d'œuvre militaire étant nettement insuffisante pour accomplir ces travaux, la kommandantur fit appel, par le truchement de la mairie, qui fournit des listes d'hommes valides en âge de travailler, à de la main d'œuvre locale qui fut bien sûr baptisée S.T.O. service du travail obligatoire. L'absence de l'intéressé ayant reçu sa réquisition au lieu dit et au jour indiqué était sévèrement punie, donc, bon gré, mal gré, les hommes de la commune de 17 à 65 ans, peu désireux de se voir déportés en Allemagne pour un S.T.O. autrement contraignant, répondirent aux convocations. Dire que les ampoules attrapées lors du maniement des pelles, pioches, barres à mines et brouettes furent nombreuses relèverait de la plus haute fantaisie, de même que les maux de reins. Mais, vaille que vaille, il fallait bien que le travail avance car chaque chantier était sous la surveillance d'un responsable, sergent ou feldwebel, accompagné de quelques gardiens, mauser à la bretelle, masque à gaz et casque au ceinturon. Eux tentaient de faire accélérer la cadence. Les requis, de leur côté, déployaient des prouesses d'ingéniosité pour trouver des arguments les plus convaincants possibles afin d'expliquer leur faible rendement (…)
(…)Le commandement allemand, prévoyant la probabilité d'un débarquement sur les côtes atlantiques, avait massé ses meilleures forces à l'ouest de la France, au détriment du sud, qui n'apparaissait que comme une deuxième urgence. Si, le long de l'Atlantique, la construction du fameux mur, imaginé et conçu par le maréchal Rommel, allait bon train, sur les côtes méditerranéennes, l'organisation du terrain en vue d'un autre possible débarquement avait contribué à bouleverser totalement le paysage.
Dès le début de l'année 1943, les habitations individuelles et les fermes sur une profondeur allant, par endroits, du littoral jusqu'à quatre kilomètres, avaient été évacuées sur ordre de l'occupant. Toutes les constructions avaient été dynamitées et les décombres aplanis, pour permettre une plus longue portée aux éclats des mines antipersonnel, dites mines asperges ou asperges Rommel, constituées d'un cylindre de béton creux armé de billes d'acier et mises en oeuvre par un allumeur à traction. Dans le même but, toute la végétation, vignes, oliviers, canniers, haies de clôture ou de séparation de champs, avait été rasée à même le sol.
Les forêts intérieures s'étaient vues délestées de leurs pins les plus droits et les plus beaux, qui, une fois tronçonnés entre trois et quatre mètres de longueur, taillés en pointe d'un côté, étaient enfoncés dans le sable des plages, à quelques mètres du bord, le haut affleurant à peine au niveau moyen de la mer. Ceci devait empêcher l'approche des plages et la mise à terre des fantassins par les péniches de débarquement. Les plages et les bords des routes les longeant étaient décorés par une multitude de dents de dragon, tétraèdres de béton d'environ un mètre de haut, dont le but était, parait-il, de déséquilibrer les chars lors d'un débarquement.
De Saint-Mandrier à Bandol, un petit train à voie étroite, le Décauville, desservait en matériaux de construction divers les chantiers de fabrication de tous ces éléments défensifs, sable, gravier, ciment, fer à béton. Pour parfaire ces défenses, qui le moment venu se sont avérées très illusoires, tous les cinq ou dix mètres, un cylindre creux de béton de deux mètres de haut, muni d'un créneau tourné vers la mer, était supposé, en cas d'alerte, abriter un tireur.
Cela n'alla pas, bien sûr, sans la construction de blockhaus, dont certains gigantesques existent encore aujourd'hui, leur destruction ayant été estimée trop onéreuse après la fin des hostilités. La plupart de ces blockhaus étaient camouflés en maisons d'habitation avec portes et fenêtres, de véritables œuvres d'art, du style des trompe-l'œil que l'on voit fleurir depuis quelques années sur certains murs de maisons ou d'édifices.

Lieu dit « le rayon de soleil » à l'entrée de la plage de Bonnegrâce, fortifications antichars, fossé inondé et mur en béton armé. Sur la droite on peut voir un morceau du petit train Décauville qui desservait les chantiers de construction du « mur » de la Méditerranée. Au deuxième plan ce qui reste du quartier des Lônes et au fond, le Gros et le Petit Cerveau.
© Collection de l'auteur
(…)Un capitaine se présenta devant l'entrée de la forge, accompagné de quelques soldats, casqués, armés, sac au dos, masque à gaz au ceinturon.
Dans un français très approximatif il demanda à Titin de le mener à l'écurie, en lui expliquant que la Wehrmacht avait besoin de chevaux et que sur les deux qui occupaient l'écurie il devait en emmener un.
Titin faillit avaler sa casquette, mais il fallut bien se plier et, comme le capitaine s'y connaissait parfaitement en chevaux, son choix se porta sur Bijou, plus costaud, le poil plus brillant, le poitrail plus large que Cadet.
Et, c'est le cœur serré que nous vîmes partir notre Bijou, personnellement je ne pus retenir mes larmes, persuadé que je le voyais pour la dernière fois.
Un peu plus haut, après le récit de son sauvetage, j'ai dit que j'avais eu la preuve de la mémoire des chevaux et particulièrement de Bijou.
La Libération passée, le travail des champs reprit petit à petit, au fur et à mesure du déminage et Titin eut donc à nouveau besoin de deux chevaux. Comme la razzia par la Wehrmacht ne s'était pas cantonnée à Bijou, les beaux et bons chevaux ne couraient pas les rues et il avait dû se contenter d'un modèle réduit, genre cheval de course, qui supportait mal de traîner charrette ou charrue et dansait dans les brancards ou devant le palonnier.
Par une fin de matinée d'octobre 44, Marius et Titin venant du bassin où ils s'étaient décrottés avant de se mettre à table, jetèrent un coup d'œil en même temps vers le pont du Brusc et poussèrent le même cri en même temps.
- Mais, c'est Bijou !
En effet, un cheval, tenu par la bride par quelqu'un d'inconnu au village, venait de passer la chicane du blockhauss à l'angle de la coopérative vinicole et aussitôt dédaignant les cris aussi bien que les injures de celui qui le tenait, il prit le trot, entraînant le bonhomme. Arrivé à hauteur du petit pont donnant accès à la ferme, il s'engagea sur le chemin qu'il avait pris si souvent et se rendit directement à son écurie, en hennissant et en s'ébrouant.
Le maquignon, car c'en était un, qui avait un cheval en commande pour un paysan du Brusc, avait lâché Bijou et, interloqué, ne cessait de répéter :
- Hè bè merde ! Elle est bien bonne celle là !
Nous allâmes donc tous souhaiter la bienvenue à Bijou qui ne cessait d'hocher la tête de contentement; le maquignon dit alors :
- Il a l'air d'être content de se retrouver chez lui.
- Bè, oui ! Ici, c'est chez lui.
- Bon, alors, qu'est ce qu'on fait ? Vous le gardez et vous me le payez ? Ça m'évitera d'aller jusqu'au Brusc à pieds.
- Non, je le garde, je vous en donne un autre à la place, cheval pour cheval votre client du Brusc aura ce qu'il avait demandé, et moi, je retrouve mon Bijou que nous aimons tous tellement dans la famille. Qu'est-ce que tu en penses Gilbert ?
Il osait me demander ce que j'en pensais ! Si lui pendant tout ce discours, bien plus long que tous ceux auxquels il nous avait habitués, avait copieusement bégayé, moi, je ne pus dire un mot et me contentai d'hocher la tête en manière d'acquiescement. Et l'affaire fut ainsi conclue. Nous ne sûmes jamais chez qui atterrit le danseur, sans doute que le client, s'il était connaisseur en chevaux, demanda au maquignon s'il se moquait de lui. Le fait est que nous ne le revîmes jamais.

Mon Bijou prêt à partir labourer, sous la treille Georgette, au fond la colline du Fort,
à mon poignet, « la » montre.
© Collection de l'auteur
Dés le lendemain du débarquement, le 16 donc, un événement s'était produit qui devait me marquer pour longtemps et dont il fut souvent question, par la suite, avec ceux qui en furent les témoins.
J'étais en train de gratouiller un manche d'eissadounet, dans l'atelier bois du grand-père, pour l'ajuster sur la douille de ce petit outil, lorsque l'alerte sonna, il était à peu près quatorze heures. Lassé par la fréquence de ces coups de sirène, nous avions pris l'habitude de ne nous précipiter vers l'abri que lorsque le fort de Six Fours commençait à tirer, ce qui signifiait que c'était vraiment sérieux, parce que assez proche. Je ne bougeai donc pas, mais commençai néanmoins à dresser les oreilles dans l'attente d'un bruit de moteur d'avion ou de coups de canon. Mon attente ne fut pas très longue. En effet, soudain, je distinguai très nettement le bruit de plusieurs moteurs d'avions. Ayant dressé les yeux vers le fort, je vis deux appareils comme je n'en avais pas encore vu d'aussi prés ; une carlingue en forme d'oeuf, d'où partaient les ailes supportant elles mêmes un double fuselage, se terminant par un empennage unique les réunissant. J'appris plus tard qu'il s'agissait de chasseurs-bombardiers Lookeed Lightning du type P. 38.

Débris du Lookeed Lightning P. 38 du Major F.L. Robinson tombé sur le Quartier Brunette après avoir été touché par un obus Flak le 16 août 1944.
© Collection de l'auteur
Au moment où je les vis, ils passaient au dessus du fort à très basse altitude, si bien que les 88 Flak n'avaient pu les prendre en compte et les petits nuages, engendrés par l'explosion des obus, étaient nettement plus petits que ceux auxquels nous étions habitués.
Il s'agissait, sans doute, de canons antiaériens de calibre 37 ou 40 m/m. Après leur premier passage, ils virèrent sur l'aile au dessus d'Ollioules et revinrent à une altitude un peu supérieure, le premier amorça un piqué, bientôt suivi par l'autre, mais au moment d'attaquer sa ressource, un obus explosa très exactement entre les deux fuselages.
Alors que le second se redressait, le premier se mit sur le dos et plongea vers Sanary.
J'eus à peine le temps de penser qu'il allait tomber dans la baie, que je l'entendis à nouveau et, aussitôt, le fracas infernal de bombes explosant tout prés. Les murs en bois de l'atelier tremblèrent, j'allais sortir pour aller à l'abri dans la fraction de seconde où je le vis passer au ras du sol au dessus du pont du Brusc, puis le choc de sa chute, dans un bruit effrayant de déchirement et d'effondrement.
- Tonton, c'est un avion américain qui vient de s'écraser dans les prés, devant le jardin, viens vite on va voir.
Il n'eut pas le temps de me dire que cela pouvait être dangereux, je n'eus pas non plus le temps d'entendre Félicie et Rose nous crier du fond de l'abri que nous étions fous d'aller voir ça, nous étions déjà à moitié chemin du point de chute.
L'essence s'était bien sûr enflammée et produisait une fumée noire, en transmettant le feu aux débris de l'avion, au cannier au milieu duquel il était tombé, et en faisant exploser les munitions des canons et des mitrailleuses de bord. Le plus gros morceau de ce qui restait de l'avion était l'un des deux moteurs, qui avait arrêté sa course juste sur le toit de l'abri à l'intérieur duquel se trouvait mon cher et vieux camarade du S.T.O., monsieur Clément Creuzol, "Marius", avec toute sa famille et ses voisins du quartier Brunette.
Les voisins les plus proches étaient accourus, les Chabert, les Creuzol, les Gayrard, les Chiapello , et tous, nous nous mîmes en devoir de chercher s'il y avait quelqu'un ou quelque chose à sauver. Les débris étaient tellement éparpillés et tellement déchiquetés qu'il paraissait peu probable que le pilote soit sorti vivant, même blessé, de cet amas de ferraille. Tout espoir fut perdu lorsque nous retrouvâmes au milieu des débris fumants, un tronc sans bras, ni jambes, ni tête, une main sectionnée au poignet et un avant bras avec sa main. Ces restes rassemblés dans une toile de jute furent confiés au garde-champêtre qui arriva peu après, accompagnant le Maire, monsieur Marquant et son adjoint, le commandant Cautelier. Ils furent ensevelis au cimetière le jour même.
Une vingtaine de minutes après le crasch, une patrouille allemande arriva à son tour, dont le chef nous pria d'aller voir ailleurs. Ayant constaté qu'il n'y avait rien d'autre à faire qu'un compte-rendu, il reprit la route du fort avec sa troupe.
Après le départ des allemands, les voisins les plus proches, dont les Creuzol, continuèrent les recherches et trouvèrent d'autres débris humains, une sacoche de documents et une plaque d'identité militaire au nom de Major Franklin Louis Robinson. La tombe de ce malheureux pilote, venu de si loin pour arroser notre sol de son sang, ne fut donc pas longtemps anonyme. Ses restes, après la fin des hostilités, furent transférés au cimetière militaire américain de Draguignan, puis, enfin rendus à sa famille, aux U.S.A., où ils reposent maintenant.
En 1999, une cérémonie eut lieu à Six Fours, à l'initiative de quelques habitants de la commune, dont certains témoins, cérémonie à laquelle participèrent des membres de la famille du Major Robinson, dont son fils, qui ne connut jamais son père, et une de ses petites filles.
(…)
A partir du 16 Août, il devint donc évident que notre cité avait, elle aussi, son maquis. Jusque là, nul n'avait entendu parler du moindre fait d'arme à porter à l'actif de nos vaillants résistants. Pas la plus petite grenade, ni le plus petit pétard de foire, pas la moindre petite embuscade, jusqu'au jour où les troupes allemandes s'étant repliées à l'abri des murs du fort, le hasard, et surtout l'imprudence des occupants, qui eux non plus n'avaient jamais entendu parler, ni n'avaient eu maille à partir avec la résistance six fournaise, permirent aux néo-maquisards d'inscrire leur seul exploit, ayant un semblant de lien de parenté avec un acte de guerre, pour ne pas dire de bravoure, qui d'ailleurs faillit coûter très, très, très cher à la commune, et à ses habitants . .
Nul n'ignorait parmi les sixfournais de souche que l'eau au sommet de la colline était rare. A l'époque de l'occupation romaine, date à laquelle un oppidum avait été construit en ces lieux, après l'apparition des premiers Chrétiens, une sourcette avait été captée et canalisée vers les fonts baptismaux visibles encore de nos jours, à gauche en entrant dans la Collégiale Saint Pierre, d'autre part, il existait une autre veine d'eau, nommée "la font di Can", (La source des Chiens) coulant, elle, tout à fait librement au pied d'une restanque à l'est de la Collégiale. Ces deux points d'eau étaient les seuls à pouvoir fournir quelques litres, mais certainement pas pour une garnison de plusieurs centaines d'hommes, plus une bonne vingtaine de chevaux. Donc lorsque la garnison du fort se fut enrichie, si l'on peut dire, des unités prévues initialement pour en assurer la sécurité rapprochée, le problème de l'eau se posa de manière cruciale aux chefs de la garnison.
(…) Le commandement du fort, jugeant la région suffisamment sûre, délégua une corvée hippomobile de quatre ou cinq hommes, dont la mission était d'aller emplir des bidons et fûts à la fontaine de la place de la mairie. La descente de la dite corvée ayant été repérée à la jumelle, il fut décidé de lui tendre une embuscade. Lorsqu'elle arriva sur la place de la mairie, et avant d'avoir pu puiser la moindre goutte d'eau, un feu nourri de fusils de chasse l'accueillit, blessant, ou tuant, deux des hommes de corvée. Le char repartit alors à bride abattue vers le fort, non sans que ses occupants aient pris le temps, au préalable, de ramasser leurs deux camarades morts ou blessés. Et c'est là que mon expérience de combattant, postérieure à ces événements certes, tique un tantinet. ..
L'effectif de la corvée était très nettement insuffisant pour ouvrir un feu nourri vers les agresseurs, afin de leur faire baisser la tête, le temps de ramasser les camarades. Alors, de deux choses l'une, ou bien il n'y eut ni blessés, ni morts, et la corvée repartit comme elle était venue, la frousse en plus, ou bien il y eut effectivement deux morts ou blessés et
ne pouvant être emmenés par leurs camarades on aurait dû les voir et des témoins devraient pouvoir donner des détails, même après toutes ces années. Cet épisode de la libération de Six Fours est toujours resté extrêmement flou, les récits d'acteurs supposés, ou témoins, ayant toujours été assez différents, voire contradictoires.
Ce qui est certain, c'est qu'à la suite de cette embuscade, qu'en terme militaire on pourrait classer dans les « embuscades à priori » et dans un délai très bref, le jour même ou au plus tard le lendemain, une rafale de cinq obus de 88m/m s'abattit sur le village, très certainement à titre d'avertissement. Les canons Flak du fort de Six Fours ne pouvant tirer en site négatif (pour les non initiés, en dessous de l'horizontale), ce sont les artilleurs du fort du Peyras qui se chargèrent de la semonce. Il ne fait aucun doute que les tirs étaient accrochés de longue date sur le village, car sur les cinq obus tirés, deux frappèrent l'Eglise, juste sous le sommet du clocher, qui devait être le point d'accrochage des tirs, un autre atteignit le premier étage du bureau de tabac le Balto, un autre la maison juste en face, comme un fait exprès, ces deux impacts encadraient la place dite « place des Poilus ! » ... Les artilleurs allemands auraient-ils voulu voir là un symbole, pour donner plus de poids à leur avertissement ? Le cinquième alla frapper une maison du quartier Vieux, exactement à la symétrie du Balto par rapport au clocher. C'est ce que l'on appelle, en terme de pointage d'armes à tir courbe, le tour de manivelle, autrement dit le fauchage. Ceci démontrait, à ceux qui voulurent comprendre, que le village pouvait être réduit à l'état de décombres en un minimum de temps, si le besoin s'en faisait sentir. DIEU merci, les artilleurs du Peyras n'en sentirent pas le besoin. Ou peut-être, conscients que, dans la situation où ils se trouvaient, pris dans la nasse qui se refermait sur eux jour après jour, il valait mieux ne pas trop faire de zèle. Le sort de prisonnier de guerre étant de loin préférable à celui de héros mort pour rien, lorsque la cause pour laquelle on se bat est sur le point de sombrer.
Jour après jour, les combats se rapprochaient, le roulement quasi continu des explosions et des déflagrations devenait de plus en plus net. Si l'on ne voyait plus d'avion allemand dans le ciel, par contre, les ailes étoilées des avions américains de toutes tailles, menaient un ballet permanent au dessus de nos têtes, à tel point que les sirènes ne sonnaient plus ni débuts, ni fins d'alertes.
A en juger par le bruit des combats, les américains (puisque nous étions persuadés que c'étaient bien des unités U.S. qui avaient débarqué à l'est de Toulon), personne ne nous ayant donné plus de détails, contournaient Toulon par le nord.
Et puis, par une belle matinée ensoleillée de fin août, un véhicule, comme nous n'en avions encore jamais vu, disparaissant sous les sacs à paquetage et sacs à dos, des bâches et filets de camouflage, décoré sous tous les angles de l'étoile blanche de l'armée U.S., stoppa au pont du Brusc, attendant manifestement les autres véhicules de la même unité. Mon premier réflexe fut, bien sûr, de me précipiter, mais Marius, d'un ton qui n'admettait pas de réplique me dit :
- Attends un peu avant d'aller voir les américains de plus près, il ne faudrait pas que les allemands du fort leur tirent dessus et que tu ramasses une balle.
Nous étions le 26 août 1944, et ce que nous ne savions pas et que nous apprîmes bien des années plus tard, c'est que depuis plusieurs jours des pourparlers avaient été entamés par deux diplomates suisses résidant à Sanary, messieurs Mühlthaler et Rothlisberger, avec la garnison du fort et la reddition avait été arrêtée pour ce même jour à midi. Dès neuf heures un feu d'artifice impressionnant avait jailli du sommet du fort. Des panaches de fumée montaient vers le ciel et retombaient en gerbes vers les broussailles qui garnissaient les pentes de la colline, y mettant le feu. En un rien de temps la végétation de la colline ne fut plus qu'un amas de cendres.
Et, à midi, nous vîmes, depuis la maison, la cohorte misérable des soldats allemands sortir du fort et descendre vers les camps de prisonniers, par cette route qu'ils avaient gravie victorieux.
- Gil., prends ton vélo et va vite à Tallian dire aux femmes qu'elles ne risquent plus rien et qu'elles peuvent rentrer à la maison.
C'est, bien sûr, ce que je fis sur le champ, mais en me payant le luxe d'une toute petite désobéissance. Au lieu de prendre le chemin des prés, je fonçais vers le pont du Brusc, où j'eus la surprise de voir sur les côtés des véhicules ayant rejoint le premier, les Ancres de Marine de la Coloniale, qui, deux ans plus tôt décoraient les uniformes des marsouins du 21°R.I.C, dans leur wagon-poste de police. Et puis, autre surprise, et de taille celle-là, beaucoup de ces américains étaient noirs.... et parlaient français.
En fait, il s'agissait de l'élément de tête d'une unité du 13°R.T.S.. Nous étions donc libérés par des français et cette constatation nous apporta un élément supplémentaire de joie de recouvrer la LIBERTE.

Un sixfournais revient chez lui en Libérateur : Georges Décugis au volant de sa Jeep tenant sa nièce Paulette Gillet par le cou. Il fut un des premiers soldats du R.I.C.M. à entrer dans le village. Debout derrière la Jeep Italio Orlandini et son frère, Benza père et fils dans les bras, debout à droite, à côté de Paulette, Rosette Corse, propriétaire du bar café de la Coudoulière et Madame Bernard, mère de feu notre regretté Henri et de Jeannot qui passa sa vie à tailler les cheveux des sixfournais.
Georges donna sa vie sur les bords du Rhin, lors de la bataille devant Strasbourg pour que l'Alsace redevienne Française et que nous vivions libres.
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scout car du R.l.CM. (voir les écussons sur les portières à hauteur de l'église de Six Fours.
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